Tragi-comique

Depuis 2014 et les élections municipales la mairie de Perpignan et l’Université Perpignan Via Domitia (UPVD) travaillent sur la création d’une antenne en centre-ancien.
Depuis l’été 2017 une nouvelle phase du projet est sur la table : la création d’un deuxième amphithéâtre.
Ce projet est l’occasion pour ces deux acteurs locaux de montrer leur incompétence, leur impréparation et, surtout, le peu de cas qu’il font de l’avis (voire de la vie) des habitants de Perpignan.

Une faculté de droit en ville ? Oui mais pourquoi faire ?

Personnellement je n’en sais strictement rien. Le maire de Perpignan et le président de l’UPVD parlent de redynamiser le centre-ancien. Mais ni l’un ni l’autre n’ont été foutus en près de quatre ans de présenter la moindre ébauche de scénario montrant comment les petits jeunes font refaire vivre Saint-Jacques.
Honnêtement, un scénario de ce genre je peux largement vous en torcher un par semaine. Et pour un bon prix ! J’ai tendance à être en dessous du prix du marché quand c’est pour la bonne cause.

D’après l’étude socio-économique sur laquelle s’appuie le Contrat de Ville, signé en 2015, le taux d’activité des femmes à Saint-Jacques est de 5 %. À Saint-Mathieu et à la Real il est de 60 %. En France il est de 75 %.
Certes on peut tabler sur le fait que les beaux jeunes éphèbes qui siégeront sur les bancs de l’amphithéâtre place Fontaine Neuve trouveront les mots pour inciter les gitanes à aller pointer chez Pôle Emploi. Cher lecteur, tu ne peux pas imaginer ce qu’un doux sourire peut obtenir !
Mais on peut aussi tabler sur une absence totale de mixité sociale et une banale cohabitation entre deux populations qui n’ont strictement rien à se dire. Après tout la passerelle n’a pas été construite pour les chiens.
Et pour être passé, rapidement, par la fac de droit de Perpignan au milieu des années 90 je peux comprendre la peur que peuvent ressentir les habitants du quartier face à ces nouveaux venus.
Il faut espérer que les forces de l’ordre aura à l’œil ces jeunes qui ne sont bons qu’à attirer des dealers de tous poils et à pratiquer le tapage nocturne.

Un projet ça se prépare… ou pas

En 2014 le « retour » de l’université en centre-ville est sortie du chapeau du maire sans que personne ne sache vraiment comment. Lui non plus d’ailleurs.
Une première version du projet prévoyait la construction d’un bâtiment sur la dalle Arago, juste à côté du tribunal.
L’idée était bonne, techniquement réaliste et financièrement supportable.
Hélas, mille fois hélas, il eut fallu pour cela supprimer des places de parking.
Et on est à Perpignan, bordel ! On va pas porter atteinte à la bagnole ! Et pourquoi pas aussi se coucher devant le lobby de la pédale, heu, pardon, du vélo je veux dire.

Bref il a fallu trouver un autre endroit.
C’est là que le Contrat de Ville entre en scène.

Saint-Jacques est l’un des trois quartiers les plus pauvres de France. Trente ans, au minimum, d’un travail de sape de la mairie a fini par mettre le quartier et la population à genou.
Ici on ne parle pas de tout de chômage, mais de taux d’allocataires du RSA. La scolarité s’arrête au collège, et encore, si les enfants veulent bien aller jusque-là. Les problèmes liés au trafic de drogues, notamment d’héroïne dans les années 90 et 2000, ont marqué profondément l’image du quartier.
Par contre il n’y a pas tellement de problèmes de violence. Saint-Jacques n’est pas, et de loin, le quartier le plus dangereux de Perpignan. C’est même un quartier assez calme, aux dires des services de sécurité de la préfecture.
En un mot comme en cent, il y a un paquet de pognon à se faire via les budgets de la cohésion sociale.

Seul hic, le social ça paye mal et l’argent met du temps à arriver. Sauf à bâtir des services publics. En 2007, place Fontaine Neuve un pâté de maison avait été rasé (il devait être mal bâti), laissant une balafre dans le tissu urbain. N’écoutant que son courage, monsieur le maire, tel un Ambroise Paré du béton, décida de cautériser la plaie.
L’antenne de la fac entra donc dans le programme 2016 du Contrat de Ville, avec un financement lié au NPNRU. Il s’agit de l’opération 2.3.3 du pilier « Cadre de vie et renouvellement urbain ».
Et hop, 7 millions d’Euro pour le « campus Mailly ».
Elle est pas belle la vie ?

Pusillanimité

Hélas, encore hélas, aussi grand qu’ils soient, les Grands Hommes ne sont que des hommes, fussent-ils Jean-Marc Pujol, ou, accessoirement, Fabrice Lorente.
Le maire visionnaire et le prof de sport résolu n’ont pas osé, à l’époque, aller jusqu’au bout de la démarche.
Seul les étudiants de masters devaient intégrer le campus Mailly.
Lorsque les habitants, concertés via des cartes de Gulliver, apprirent l’aspect partiel de tout ça ce fut la stupeur. Le nouveau campus n’accueillant que 500 étudiants sur les 1200 que compte la fac.
De peur de la vindicte populaire et poussés par une promesse montpelliéro-toulousaine d’un chèque de 236 millions d’Euros (encore merci le Contrat de Ville) nos deux héros franchirent le pas et lancèrent une deuxième tranche.

Manque de bol, l’architecture est un art difficile et une fois le campus bâti il fallut bien se rendre à l’évidence : c’est trop petit.
Et oui, tout a été dimensionné pour 500 étudiants, et même en tassant violemment les 800 étudiants surnuméraires ne seraient jamais rentrés.

Le 30 juin 2017, lors d’un conseil municipal digne de la Rome républicaine, à l’unanimité les élus décidèrent la construction d’un nouvel amphithéâtre rue de la Côte Saint-Sauveur. Ce qui permettait aussi de reconstruire une partie du couvent.

On est des branques et on n’assume pas

En 1983 Bananarama chantait « cruel summer », cela aurait pu être l’hymne de Perpignan pendant l’été 2017.
Un nouveau président de la République, de nouveaux députés et une sacrée baisse des dotations d’État. Du coup en trois petits mois les promesses passent de 236 à 100 millions d’Euros. Bon, c’est vrai que vu qui est le vice-président qui nous avait promis à nous, pauvres et faibles membres du comité de pilotage du Contrat de Ville, tout cet argent on peut s’estimer heureux de ne pas avoir à négocier avec un général d’armée ayant reçu l’ordre de raser la ville et de tuer la population si elle résiste.
Par respect pour la souffrance des familles je tairais le nom de ce vice-président.

Le résultat, anticipé par le fin stratège à la tête de l’UPVD, fut la recherche d’un autre lieu, plus adapté et beaucoup moins cher. Les finances de l’UPVD étant un peu juste après la construction, pour 4 millions d’Euros (d’après le journal local) pour un incubateur et un co-working et l’ANRU étant réticente à cause d’un manque flagrant de concertation (à en croire les mauvaises langues) à verser de l’argent il n’est plus possible de construire.
Et à Perpignan, lorsqu’on cherche on trouve.
L’amphithéâtre sera dans le théâtre !

Fin septembre, tel Clovis rasant les thermes de Lutèce parce que, je cite de mémoire, « le savon ça pique les yeux », Jean-Marc Pujol jeta son dévolu sur le théâtre municipal Jordi Pere Cerdà, parce que, j’extrapole un peu, « c’est pas cher et y’a personne qui y va, gné ! ».

Il ne restait plus qu’à l’annoncer. Ce fut fait lors d’une réunion publique salle des Libertés fin septembre 2017.
L’honneur et les finances étaient sauvés.

Make Perpignan great again !

Au tournant des années 2000, Jean-Paul Alduys, qu’une idée à la con n’a jamais arrêté, décida de faire de Perpignan une ville qui compte, une ville qu’on met sur la carte.
Le projet était simple :
D’abord la France et l’Espagne claquaient un gros paquet de pognon pour la ligne TGV Montpellier-Barcelone ; comme la section internationale était techniquement prioritaire à cause du tunnel au niveau du Col du Perthus, Perpignan était sûre d’être aussi prioritaire, donc il lança le projet « El Centre del Mon », un complexe de 12 000 m², soit près de 30 % de la superficie commerciale du centre-ville et 50 % de celle de l’hyper-centre. Pour remplir tous ces bureaux les décideurs tablèrent sur les entreprises Barcelonaises, supposément à l’étroit dans des immeubles aux loyers exorbitants. Un nouveau quartier fut pensé. Longeant la Basse, il devait aller des anciens abattoirs à la future gare TVG. De nombreux immeubles de bureaux devaient être construits. Un maquette est encore visible dans l’Hôtel d’Agglomération, boulevard Saint-Assiscle.
Ensuite il fallait motiver les Espagnols, parce que bon, la France c’est sympa, mais pour les vacances, pas pour bosser. Déjà entendu parler du différentiel de charges sociales ?

Dans une entreprise ce sont les cadres qui décident, il faut donc leur proposer des choses qu’ils aiment si on veut qu’ils viennent. Et ils aiment quoi ces braves gens ? La culture !
Et au début des années 2000, niveau culture à Perpignan c’était pas terrible.
JPA, décida donc de construire une œuvre d’art comparable au Musée Guggenheim et qui pourrait aussi accueillir des spectacles de renommée internationale. On fait venir des leaders mondiaux là, pas des patrons de PME !
La tâche fut confiée à Jean Nouvel, qui offrit à l’humanité ébahie le Théâtre de l’Archipel, avec son Grenat unique au monde.

Pour aider la population a attendre la naissance de ce nouveau monde, Brave New World ! aurait dit Huxley, un compteur fut même attaché devant le Castillet.

Manque de pot, une série de retards, de problèmes techniques et financiers firent que le projet tomba à l’eau.
Le TGV ne fut pas vraiment livré, et sûrement pas dans les délais et les entreprises espagnols ne déménagèrent pas. Une histoire d’impôts et de droit du travail sans doute.

Mais il fallait bien payer le théâtre. La mode était à l’époque au Partenariat Public-Privé, la ville signa donc un PPP sur 32 ans. 40 millions pour la construction et 40 millions pour la gestion. Soit 2,5 millions par an. Une broutille.
À l’époque je traînais mes guêtres au service accessibilité de l’APF66 et j’ai participé au pataquès sur l’ouverture du théâtre en 2011. En janvier 2012, de mémoire, j’ai participé à la visite privée organiser à l’initiative de Jean-Marc Pujol, fraîchement nommé maire par JPA, dédiée au handicap et à l’accessible. Lors de la visite il a été précisé que les dépassements de budget n’étaient que de 40000€. D’après la presse locale, 6 mois plus tard il étaient de 400 000€, juste pour la mise aux normes sécurité et accessibilité.
Je regrette d’avoir perdu la vidéo que j’avais réalisée à l’époque, certaines séquences étaient à mourir de rire.

Tout le monde ne peut pas être cultivateur

Pourquoi je vous parle de ça ?
Parce que le théâtre est rapidement devenu un gouffre financier. À l’heure actuelle il engloutirait plus de 4 millions d’euros par an et le PPP oblige la maire à garantir les pertes.
En 6 ans d’exploitation la mairie a petit à petit baissé les budgets liés à la culture qui ne sont pas destinés au Théâtre de l’Archipel. Le théâtre municipal, vieux de plus de 200 ans en a donc pâti.
La méthode est simple, on met en place des gens insuffisamment compétents, on bloque les initiatives, on limite les budgets d’investissement, etc., et mécaniquement le public arrête de venir.
En deux temps trois mouvements on vide la piaule et il ne reste plus qu’à dire que la vocation de salle de spectacle du bâtiment n’a pas de sens et que de toute façon le lieu ne peut pas être rentable.
À croire que la rentabilité de la culture est monétaire et non pas sociale.

On se retrouve alors avec un maire qui préfère « voir 700 étudiants dans un amphithéâtre que voir un théâtre vide ».
Il oubliera juste de dire qu’il a activement participé à vider le théâtre.
Et puis, la culture, ça intéresse qui ?

En fin stratège, monsieur le maire fait donc d’une pierre trois coups :
Il soulage les finances de la mairie d’un théâtre qu’il ne sait pas faire vivre ; il offre des locaux à la nouvelle faculté de droit ; il redynamise le quartier Saint-Jacques.

Une fac de droit, pas une fac de géo !

Le droit et la géographie sont deux domaines de savoir bien différents. Ils ne sont pas franchement complémentaires en plus.
Avoir un maire juriste entraîne donc des aberrations géographiques.
Par exemple tout le flux de circulation lié au campus mailly est pensé dans un sens Saint-Mathieu, avec plus de 100 logements étudiants, vers Saint-Jean. L’amphithéâtre est place de la République, la bibliothèque universitaire est place Rigaud et les salles de cours sont rue Zola et Place Fontaine Neuve. Les étudiants n’auront même pas besoin de traverser Saint-Jacques pour faire leurs études.
La piste cyclable intercampus va peut-être même être inutile au final. Mais bon, 400 000 €, c’est quoi ?

Pour l’amélioration du taux d’activité des femmes de la communauté gitane on repassera.

Dura lex sed lex

L’univers n’est pas un endroit sympathique. Il est bourré de dangers, de trous noirs, d’ondes gravitationnelles, de mogwais et, pire, d’ordonnance du 13 octobre 1945 sur les spectacles.
Changer l’affectation d’un théâtre ne peut se faire sans l’accord préalable du ministre de la Culture.
Et pour l’heure la mairie n’a même pas solliciter les services compétents. Évidemment elle peut très bien prendre cette décision sans solliciter le ministère.
Mais, y’en a qui ont essayé, ils ont eu des problèmes.

De plus, bien qu’intégré dans le Contrat de Ville, le projet de l’antenne de l’UPVD n’a fait l’objet d’aucune concertation, ni de réunions techniques impliquant les acteurs du Contrat de Ville et les habitants du quartier. Bien sûr il va sans dire que la loi de 2014 sur la programmation de la politique de la Ville impose la concertation.

À Perpignan on appelle ça « faire de la co-construction », partout ailleurs sur la planète on appelle ça se foutre de la gueule du contribuable.

Paye et tais-toi !

Commentaires

1. Le jeudi, octobre 19 2017, 17:07 par blanchette

Ah bon, il faut faire 2 commentaires? Non mais tu rigoles et gratos en plus...

2. Le lundi, octobre 23 2017, 10:40 par monique balent

Bravo pour cette analyse caustique mais on ne peut plus pertinente. L'impéritie de nos "représentants"est navrante pour ne pas dire plus ( et à Perpignan cela semble une gangrène tenace). Improvisation , joujou avec les finances publiques, et tout cela dans le plus grand secret de je ne sais quel cabinet. Il ne reste plus que l'engagement citoyen pour tenter d'empêcher ou d'atténuer les dégâts . On ne peut se taire.

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